Le chat blessé
C’était un des ces soirs d’hiver où le mercure était tombé bien en-dessous de zéro. J’étais dans la maison à me chauffer près du foyer parce qu’avec la poudrerie qu’il faisait même la maison grelottait. Olivier dormait déjà depuis huit heures.
Tous les animaux étaient dans la maison avec moi et ça dormait en grand. C’était réellement beau à regarder et à observer. Le chat Bouffon dormait près de la chienne colley Bébitte. Quant au berger allemand, Voltaire, il dormait si profondément qu’il en ronflait. Sovie, elle, la siamoise, était couchée sur mes genoux et se laissait flatter doucement. Matacha, elle, la persane faisait sa toilette sur la causeuse du salon. Tout était calme. Pour seule lumière, la lueur des bûches qui s’ébraisaient chaleureusement. Seul le vent froid tentait de venir se réchauffer.
Soudain, à travers ce calme, un grattement se fit entendre à la porte qui donne sur la rivière. J’étais tellement parti dans mes idées devant cette chaleur du foyer que j’y ai à peine porté attention. À ces grattements dans la porte vinrent s’ajouter des miaulements. J’avais beau regarder autour de moi que je ne voyais aucun de mes animaux qui demandaient à sortir. Ça n’arrêtait pas. Miaulements, grattements.
Si bien que je me suis mis à écouter encore plus pour être sûr que je ne rêvais pas. Pourtant en campagne ce ne sont pas les bruits de toutes sortes qui nous inquiètent le plus. L’oreille y est habituée. Mais ces lamentations-là n’avaient rien des bruits ordinaires. On aurait dit que c’était un bébé qui pleurait.
Je me suis rendu près de la porte. Les bruits venaient bien de là. J’ai donc allumé la lumière. C’était bien ça. Un pauvre petit chaton qui faisait peine à regarder. Il avait les deux oreilles en sang et une grosse fente sur le tête. Ça faisait réellement mal au cœur de le voir amoché de la sorte. Je lui ai donc ouvert la porte. Il avait encore assez de courage pour me regarder et me lancer un miaulement de merci. Je l’ai donc pris dans mes bras et l’amenai près du foyer. Là, il s’étendit de tout son long. Il s’installa tellement près que j’avais peur qu’il se brûle. On aurait dit que s’il avait pu aller s’étendre sur le feu même il aurait été heureux. Comme s’il s’était dit que ses souffrances auraient été finies. Mails il connaissait ses distances. Je me faisais des peurs pour rien. Il était maintenant bien trop heureux pour faire une bêtise de la sorte.
Après avoir tremblé pendant un bon bout de temps, je vis que ses muscles se détendaient graduellement. Il commençait à reposer.
Mais ce que j’ai vu par la suite dépasse tout ce qui peut être vu chez les humains. Les autres chats qui s’étaient réveillés avec tout ce brouhaha me regardaient faire et je voyais bien qu’ils se demandaient ce qui pouvait bien se passer. Ce fut Sovie, la siamoise, et la plus vieille qui me fit voir qu’elle comprenait très bien ce qui se passait. Comme j’avais dû la déposer par terre pour aller faire entrer mon blessé, elle était demeurée tout près. C’est alors qu’elle s’approcha du chat blessé et qu’elle commença à le lécher. Doucement, avec douceur, légèrement avec toute la légèreté et la réserve qu’un étranger peut avoir vis-à –vis un de ses semblables. Ce n’est que par la suite que le blessé, d’abord trop préoccupé par ses blessures, s’aperçut qu’il était “tombé” en cœur ami. Il se laissait panser de ce baume qui guérit une plaie plus rapidement que n’importe quel remède, que n’importe quel humain ne connaît pratiquement plus maintenant : l’amitié.
Ça n’a pas été long. Quand les plus jeunes chats virent ce que l’aînée faisait, ils voulurent eux aussi en faire du pareil. Et à tour de rôle, ils s’approchèrent du blessé, tout chaud, devant le foyer et se mirent à lui souhaiter un prompt rétablissement chez-nous. On aurait dit qu’il le comprenait. Il semblait aimer tellement ça qu’il se laissait faire. Même ses yeux changeaient d’allure. Ils reprenaient de la vie comme on dirait. C’était à en être jaloux de les voir agir. Et pourtant ce n’était que des animaux. Je me disais intérieurement que nous, les humains, nous avons encore du chemin à faire pour atteindre ce niveau-là.
Et les chiens, eux, comment ont-ils réagi à tout ça, me demanderez-vous?
La réponse est très simple. Chez-nous, en campagne, s’accorder comme chien et chat, comme les gens disent, ça n’existe pas. Eux aussi, ils ont compris qu’il fallait faire quelque chose avec ce blessé-là, qu’il ne fallait pas le laisser comme il était.
Et depuis ce temps, Capuchon, puisque c’est de ce nom qu’Olivier l’a baptisé le lendemain, demeure avec nous. C’est un chat qui est tout blanc avec une petite flèche noire sur la tête, flèche qui porte une cicatrice. Il a un œil bleu et l’autre vert. Et surtout, il voit très bien qu’on l’aime.
Combien de gens ont les deux yeux de la même couleur et ne voient rien. De plus ils n’ont pas eu de fente sur le crâne.
Et pourtant !
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© Claude d'Acadie |
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